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Okou Dieudonné (Directeur de l’Ecole ivoirienne pour les sourds) : « Nous ouvrons cette année des classes de formation professionnelle »

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OKOU Dieudonné, inspecteur principal d’éducation spécialisée, est le directeur de l’Ecole ivoirienne pour les sourds depuis novembre 2012. Dans cette première partie de cette interview, il parle cette école, plus ou moins, méconnue par l’ensemble des Ivoiriens comme étant la seule école de sourds, Mais aussi, il présente ce qui a été fait, les besoins… 

L’Ecole existe depuis février 1974. La création de l’Ecole est partie d’une initiative privée. Celle d’un pasteur américain d’Andrey Foster, lui-même sourd-muet. Et dans le cadre d’évangélisation, et dans sa volonté de vouloir communiquer aisément avec ses fidèles, il s’est vu obliger de vulgariser la langue qu’il connait auprès de ses fidèles. Comme on le dit, la communication est au centre de toute sociabilité. Et donc pour se socialiser, il s’est vu obliger la langue des signes. De cette initiative privée est née l’Ecole ivoirienne pour les sourds. Je peux dire, voici de façon ramassée, l’historique de la création de cette école.

Quelle est la mission de cette école ?

Depuis quand existe l’Ecole que vous dirigez ?

La mission première de cette école est de donner une formation pédagogique et culturelle à ces enfants. C’est la mission assignée  tout établissement scolaire puisque nous sommes un établissement primaire. Et donc, il s’agit de donner une formation de base à ces enfants-là, leur donner des rudiments afin de pouvoir suivre leur cursus scolaire jusqu’au BAC, en leur permettant d’avoir les mêmes chances de réussite sociale, pour aussi être des citoyens de ce pays.

Quelle est la capacité d’accueil de votre école ?

La capacité d’accueil de l’Ecole ivoirienne pour les Sourds, disons-le tout net, elle est évolutive. Parce que lorsque nous arrivons à la tête de cet établissement en novembre 2012, l’effectif était de 97 pensionnaires. Aujourd’hui, nous sommes à 315 pensionnaires. Je dis que la capacité est évolutive parce que, plus les besoins sont manifestés, plus l’école se doit, avec la hiérarchie, de trouver les moyens pour accroître sa capacité afin de donner la chance à tous les enfants sous-muets de ce pays d’aller à l’école. Parce que je vais plus loin pour vous dire que c’est la seule école pour tout le pays. Donc nous recevons les enfants de toutes les contrées, toutes les régions du pays. Et vous conviendrez avec moi qu’avec ce statut, les demandes sont de plus en plus fortes. Et donc la capacité d’accueil de l’école n’est pas figée. Nous sommes en plein travaux de réhabilitation et de construction. La construction de salles de classe pour accroître la capacité d’accueil. Jusqu’à la rentrée dernière, nous étions à 315 pensionnaires dont 37 étaient au CM2 qui partent pour le collège. Parce que nous avons réalisé un résultat de 100% à l’examen et au concours d’entrée en 6ème. Donc, il y a 37 pensionnaires qui sortent. Mais nous attendons au tour de soixante (60) nouveaux pensionnaires pour les nouveaux qui rentrent. Donc, nous serons autour de 330, 340, 350 pensionnaires d’ici la rentrée prochaine.

Aujourd’hui, quelle est la capacité réelle de votre établissement ?

C’est ce que je dis. La capacité n’est pas figée.

Vous avez réalisé des travaux. En quoi consistent ces travaux ?

 Les travaux qui ont été réalisés sont des travaux de construction des bâtiments pour la formation professionnelle. Parce que nous voulons instaurer ce volet pour donner une autre chance de réussite aux enfants admis ici. Parce qu’il n’y a pas seulement que l’école classique. Mais nous voulons aussi donner la chance  ces enfants qui ne pourront pas suivre le circuit scolaire normal. Ou à ceux qui frappent à la porte de l’école, mais à un âge avancé. Parce que ce n’est pas tout le monde qui connait l’existence de l’Ecole. Et le temps pour les parents de savoir qu’il existe une école, qui prend en charge les enfants déficients auditifs, souvent l’enfant se retrouve en âge avancé entre 12 et 13 ans, il est forclos. Il est forclos, parce qu’à 12 ans 13 ans, vous ne pouvez pas aller en CP1.

Mais il y a l’école gratuite de 06 à 16 ans ?

Oui. Mais enfant qui arrive en CP1 à 13 ans, à 16 il est en CE1, CE2. Et donc pour cette catégorie d’enfants, nous les alphabétisons. Et nous les orientons vers la formation professionnelle. Ils ont un, deux ou trois ans d’alphabétisation pour les mettre en situation normale de classe pour qu’ils apprennent à lire et à écrire… Et puis après, lorsqu’ils ont 15 ans révolus, nous les orientons vers la formation professionnelle pour leur donner une autre chance de réussite. A ce niveau, je veux dire au niveau de la formation professionnelle, nous avons les modules de la pâtisserie, la couture, la cordonnerie et la menuiserie. Donc, nous avons trois modules au niveau de la formation professionnelle que nous sommes en train de développer. Dans un ou deux ans, nous allons nous orienter vers la maintenance informatique et d’autres matières pour donner une formation préprofessionnelle à ces enfants. Pour qu’au sortir d’ici, ils aient un projet de vie bien tracé avec les parrains qui pourront faire le suivi.  

Votre Ecole n’enseigne que le cycle primaire. Alors que vous avez des élèves malentendants qui ont un statut particulier face aux enfants dits normaux. Comment au sortir de votre Ecole, ces enfants qui entrent au secondaire se débrouillent là-bas ?

Ils ne se débrouillent pas. Parce que nous avons pour nous, cette mission d’accompagnement des enfants. C’est vrai que nous sommes une école primaire, nous sommes à régime d’internat. Les enfants du cycle primaire sont sur place. Mais lorsqu’ils vont au collège, ils ne sont pas abandonnés. Nous avons un service de suivi des collégiens. Donc, l’école fait le suivi des enfants depuis ici lorsqu’ils vont au collège. Et déjà dans collèges qu’ils fréquentent, il y a des cellules qu’ils appellent cellules techniques, qui sont là pour accompagner les enfants atteints d’handicap. Puisqu’avec les sourds, la communication est gestuelle. Dans ces cellules, nous avons des éducateurs spécialisés, des maîtres d’éducation spécialisés qui sont outillés pour ces genres de communication gestuelle et donc qui jouent le rôle d’interprète pour les uns ou d’accompagnement pour les enfants dans leur quête du savoir. C’est une équipe qui est à la disposition des enfants, pour les accompagner dans les salles de classe. Les uns jouent le rôle d’interprètes lorsque le professeur titulaire dispense les cours. A cette occasion, les cours sont interprétés en langage des signes pour les rendre accessibles aux enfants sourds-muets. C’est dans ce schéma que nous sommes pour accompagner les enfants. Et à côté, il y a un programme d’étude qui est élaboré, et donc nous avons un ensemble d’enseignants mis à la disposition de ces enfants qui jouent le rôle de répétiteurs auprès de ces enfants. Lorsque les cours n’ont pas été bien assimilés, en milieu ordinaire, ils se retrouvent ici à leurs heures creuses. Il y a un programme élaboré par niveau, en fonction du programme scolaire et en fonction des heures creuses, par l’équipe d’accompagnement, par niveau, pour revenir sur les cours qui n’ont pas été assimilés ou alors renforcer la capacité des enfants. Donc, voici comment nous travaillons avec ces enfants. Et aujourd’hui, c’est du bénévolat que nous faisons à ce niveau.  

Pourquoi ?

Nous faisons du bénévolat parce que logiquement, ce volet ne nous est pas dévolu, il n’est pas dans nos cahiers des charges, quand vous avez suivi un enfant jusqu’au CM2 et qui s’en va en 6ème et que vous savez que là où il va c’est à l’abattoir, parce que rien n’a été prévu pour l’accueillir dans les écoles ordinaires, vous conviendrez avec moi que l’enfant va à l’abattoir. Et donc, nous nous sommes organisés. Nous nous sommes dits non, nous n’allons pas laisser nos enfants. Donc nous organisons comme nous pouvons, pour les accompagner dans ce qu’ils font, dans les limites de nos possibilités. Les résultats nous encouragent parce qu’au BEPC, cette année, on avait 30 candidats, il y a 21 admis sur les 30. Malheureusement au BAC, là on a fait un fiasco. On avait 10 candidats, zéro admis. Mais les notes obtenues sont encourageantes. Certains étaient à 165 points, 170 points. Nous dirons qu’avec plus de moyens, nous pouvons mieux accompagner ces enfants et leur donner une chance de réussite scolaire que les enfants dits normaux.

Quels types de mal-entends vous acceptez dans votre Ecole ici et à partir de quel âge ?

L’Ecole est ouverte aux enfants déficients auditifs à partir de 4 ans. Donc nous partons de la maternelle, mais nous ici, nous disons salle d’éveil jusqu’au CM2. Et donc, à partir de 4 ans nous accueillons les enfants malentendants ici.

Comment la rentrée se fait au niveau de l’Ecole que vous dirigez ?

Leur entrée ici se fait sur étude de dossier. Il y a une commission d’admission qui siège tous les mois d’août de l’année en cours. Et donc, de janvier à fin juin, voire fin juillet pour les retardataires de l’année en cours, un dossier est constitué. Les éléments constitutifs du dossier sont : un extrait, des photos, le certificat de surdité, un carnet de vaccination, un certificat de visite et contre visite, pour ne citer que ceux-là. Lorsque le dossier est constitué, il est acheminé  notre direction centrale, à savoir la Direction de la promotion des personnes handicapées, qui reçoit les dossiers. Après quoi, il y a un entretien qui est organisé entre cette direction et le parent postulant. Après quoi, lorsque le dossier remplit toutes les conditions fixées par les textes, le dossier est réceptionné. Au mois d’août, il y a une commission d’admission qui, en fonction de la capacité d’accueil de l’école, du nombre de places disponibles, il y a une commission d’admission présidée par le ministre en charge des Affaires sociales, donc aujourd’hui, le ministre de l’Emploi et des affaires sociales qui préside cette commission. Au sortir de cette commission, une liste est arrêtée et un arrêté est pris par le ministre qui va autoriser les enfants ‘‘choisis’’ à venir s’inscrire au niveau de l’Ecole. Voici le processus. Donc l’inscription ne se fait pas ici directement. Il faut d’abord passer par la commission. Et c’est au vu de l’arrêté ministériel qui autorise l’accession des enfants à l’établissement, sur présentation d’une liste que nous faisons les inscriptions. Donc si vous arrivez que vous n’ayez pas votre nom sur la liste, vous ne pouvez pas vous inscrire. Mais depuis 2013, tous les enfants dont les dossiers sont retenus, sont systématiquement admis à l’inscrire. Je dis dont les dossiers sont retenus parce que nous n’accueillons pas les enfants à handicap multiple. La seule difficulté de l’enfant doit être sa déficience. Il faut présenter une déficience auditive et non intellectuelle et/ou auditive. Non. Il faut être déficient auditif. Parce que ce n’est pas une école de rééducation ou un centre de rééducation. C’est une école qui va suivre le programme scolaire national. Et donc, il faille avoir les facultés intellectuelles en classe pour pouvoir suivre. Mais de temps en temps, nous accueillons des enfants, de prime abord qui présentent toutes leurs facultés intellectuelles. Mais lorsqu’ils accèdent au centre, après observation, lors des différents moments, on se rend compte que l’enfant traîne un autre handicap. Mais quand c’est comme ça, l’enfant n’est pas renvoyé.

Que se passe-t-il ?

Nous essayons de le garder. Nous permet à l’équipe éducative qui est là de faire un travail de rééducation. Et après, nous le réorientons vers un centre plus approprié.

Combien de dossiers recevez-vous chaque année au maximum ?

Au niveau de la Direction de la promotion des personnes handicapées, nous recevons au minimum, 50 dossiers par an. Mais nous sommes souvent à 55, 60, 60. Mais le minimum est de 50 dossiers par an. Et au minimum 50 nouveaux cas d’admission.

Quelles sont vos réelles difficultés dans votre mission ici ?

Les difficultés sont inhérentes au fonctionnement. Quand je parle de fonctionnement, je veux parler d’infrastructures. Nous avons un déficit notamment au niveau du dortoir. Logiquement, tous les pensionnaires devraient être internés. Parce que la commission d’admission existait parce que la capacité d’accueil de l’internat devrait refléter l’effectif de l’Ecole. Mais avec les demandes grandissantes, on a été obligé d’enfreindre cette règle. Parce que vous avez, par exemple, 15 places à l’internet et vous avez 70 dossiers. Et on dit, sur 70 on va prendre 15. Et les autres ? On les rejette les autres parce qu’il n’y a pas de places à l’internat. Réflexion faite, nous avons approché la hiérarchie. Nous avons élaboré un TDR, pour demander que la possibilité soit offerte aux parents qui peuvent accompagner leurs enfants à l’Ecole, de le faire afin que ces enfants soient retenus, même si on doit excéder la capacité d’accueil à l’internat. Puisqu’il y a un budget de fonctionnement, il s’est posé le problème de ce budget de fonctionnement. Mais on ne prend en compte que ceux qui sont internes. Et les autres ? Ça a été une bataille avec notre direction centrale qui a soutenu le projet avec le cabinet ministériel. Donc depuis 2013, comme je le dis, tous les enfants qui frappent à la porte et qui remplissent les conditions sont systématiquement retenus. On ne tient plus compte de la capacité d’accueil de l’internat. Si bien qu’aujourd’hui, l’effectif ne reflète pas la capacité d’accueil de l’internat. Nous avons 120 places à l’internat mais on a 315 pensionnaires. Ceux qui sont sous la demi-pension, qui mangent sur place à midi sont plus nombreux que ceux qui sont à l’internat. C’est pourquoi, quand je parlais des difficultés, j’ai évoqué celles liées aux infrastructures. Parce que la capacité d’accueil à l’internat se doit d’être accrue. Parce que, s’il est vrai qu’on ne peut pas loger les 315, mais au moins que plus des 2/3 soient logés. Parce que cela fait que nous assistons à beaucoup d’abandons. Vous conviendrez avec moi qu’un enfant dont le tuteur, ce n’est même pas le parent. Parce que si l’enfant nous vient de Korhogo et que son tuteur est à Port-Bouët, voyez-vous qu’il sera difficile pour le tuteur d’accompagner l’enfant tous les matins et de venir le chercher tous les soirs. On ne peut pas être plus royaliste que le roi. Et à l’impossible nul n’est tenu. Le tuteur sûrement, sur la première semaine, qui veut se rendre disponible pour accompagner l’enfant, de bonne foi, il essaie. Mais après, il peut être rattrapé par la réalité du terrain. Il s’agit des frais de transport, la fatigue… Parce que de Port-Bouët à Yopougon, il faut se lever à   quelle heure pour être à l’heure à 7h30 à Yopougon ? Malgré notre bonne foi, nous finissons par abandonner. Et lorsque le tuteur abandonne, l’enfant aussi abandonne. Donc nous avons beaucoup de cas d’abandons liés aux difficultés d’accès à l’Ecole. Je dirai, au niveau des infrastructures, nous avons des besoins. Notamment au niveau des dortoirs, où il faut accroître la capacité d’accueil. Au niveau du matériel, je vous ai dit que nous allons assurer la formation professionnelle. Il y a la couture, la pâtisserie et la cordonnerie. Voici des unités qui se doivent d’être équipées. C’est vrai, on a un donateur qui nous a offert le bâtiment. Nous avons fait le projet, on a adressé un courrier à une bonne volonté qui a pris sur lui de construire des salles de classe pour la formation professionnelle. Mais, il n’est pas inscrit dans le projet, l’équipement. Il faut encore rechercher d’autres personnes susceptibles d’aider les enfants à travers l’équipement de ces cellules pour faciliter leur apprentissage.

Quels sont vos besoins qui sont prioritaires aujourd’hui ?

Aujourd’hui, la priorité est donnée à l’équipement. Parce que c’est vrai, le volet hébergement se pose avec acuité, mais nous sommes dans un processus où je pense que tout le monde doit pouvoir faire le sacrifice qu’il faut. Et si nous n’avons pas les équipements nécessaires, pour contribuer à la formation de ces enfants, on ne fait rien non plus. Donc entre l’acquisition d’un dortoir maintenant et l’équipement des cellules de formation maintenant, le choix est vite fait pour l’équipement. C’est celui de la formation. Parce que les enfants vont entrer. Ils doivent se faire former. Mais la formation sera théorique. A la formation théorique, il faut associer la pratique. Alors que la pratique se fait avec le matériel didactique qu’il faut.  Disons que l’équipement de ces cellules de formation est prioritaire pour nous. Pour l’hébergement, on ne pourra pas héberger tout le monde. Comme palliatif, nous sommes dans un projet. Nous sommes en train de faire des courriers que nous allons adresser à de bonnes volontés, à des entreprises, à de grosses structures pour aider l’Ecole à se doter d’un car ou de deux cars de transports pour les enfants. Si aujourd’hui l’Ecole a un car de ramassage pour les enfants, cela résout le problème. Si on a deux cars, on peut mettre un car au niveau de Yopougon qui va suivre l’itinéraire et s’il y a un deuxième car, ce sera au niveau de Port-Bouët qui tous les matins aura un point de ramassage pour les converger vers l’Ecole et le soir, aller les chercher. Si nous avons deux cars de ramassages pour les enfants, je pense que le problème d’hébergement, nous pourrons nous en passer parce que le problème sera résolu. Voilà un peu notre bataille aujourd’hui. Parlant toujours d’infrastructures, il nous faut encore des salles de classes. Il nous faut au moins construire trois (3) salles de classe encore pour être à l’abri de toute surprise et permettre aux enfants sourds d’avoir un accès égal à l’éducation.

Réalisé par: Benoît Kadjo

A suivre 

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